Loyola 2000

Lettre du Père Général

8 décembre 2000 

2000/18

A TOUTE LA COMPAGNIE

 

 Chers Pères et Frères,

                             La Paix du Christ!

Loyola 2000 appartient désormais au passé, mais Maître Ignace nous a appris l'importance de "remettre en mémoire" le passé, "notant chaque fois quelques endroits plus importants où l'on a senti quelque connaissance, consolation ou désolation" [Ex 118]. Cette réunion de tous les supérieurs majeurs de la Compagnie -118 en tout et 12 conseillers généraux- fut avant tout une véritable rencontre d'amis dans la même mission du Seigneur. Les supérieurs provinciaux et régionaux, les modérateurs et les conseillers généraux ont pu se voir et se parler, partager les joies et le poids de leurs responsabilités et chercher comment s'entraider davantage. Cette rencontre n'était pas convoquée pour légiférer ou prendre des décisions. Mais elle a puissamment contribué à la conscience d'oeuvrer comme un corps apostolique universel, et d'être confronté, comme corps, aux défis de l'Eglise du Seigneur, qui est à la recherche de la communion dans l'Esprit dans un monde en voie de "globalisation". En effet les nations se découvrent de plus en plus interdépendantes et les peuples se meuvent sur la scène internationale quelles que soient les frontières religieuses et culturelles, nationales et linguistiques.

L'expérience de Loyola 2000 a prouvé que se cantonner dans une province ou s'enfermer dans une assistance -à supposer que cela soit possible- ne pouvait qu'appauvrir la richesse que le Seigneur nous a confiée. Il a en effet fondé sa Compagnie sur un groupe d'hommes de composition internationale, ayant la sollicitude de toutes les Eglises, "regardant toute la face et la circonférence de la terre" [Ex 106], vivant l'obéissance comme une disponibilité apostolique pour aller là où le Seigneur de la vigne appelle, et ayant en même temps le souci amoureux [Ex 184] de s'enraciner dans la portion de la vigne que l'appel et le choix du Seigneur nous confient. Ce sentiment d'une co-responsabilité apostolique qui s'étend sur l'ensemble de la Compagnie universelle n'est nullement un pis-aller auquel on se résout bon gré mal gré, faute de ressources en personnel ou en moyens financiers. C'est une qualité de notre service apostolique sans laquelle il ne s'agit plus de la Compagnie de Jésus. Le grand fruit de Loyola 2000 est cette prise de conscience de ce qui est au coeur de la Compagnie, et cette croissance en solidarité mutuelle, en ouverture réciproque et en volonté d'entraide, comme serviteurs d'une même mission du Christ dont nous portons ensemble la responsabilité. En ce sens la rencontre de Loyola a atteint amplement son but.

Un appel à la solidarité et au dépassement de nos particularismes

Un des participants a bien exprimé ce que tous ont senti, lorsqu'il a écrit : "A Loyola dans la communication et le partage, nous avons entendu ensemble un appel à la solidarité et au dépassement de nos particularismes. J'ai le sentiment que nous sommes passés d'un universalisme de la mission qui descendait presque complètement du père général et du gouvernement central de la Compagnie à un universalisme dans lequel il revient à chaque province de chercher à vivre pour le plus grand service. Certes c'est le père général qui délimite les provinces, les assistances, les conférences de provinciaux; c'est lui qui confie à telle province des missions universelles. Il est le garant de l'unité. Certes, les provinces se sont toujours entraidées, mais il revient maintenant à celles-ci et à tous les jésuites de vivre bien davantage avec le souci de la mission universelle et la résolution de laisser telle réalité proche pour servir mieux au-delà. Le fait de n'avoir pas de décrets à rédiger a favorisé une prise de conscience: nous avons -nous, les provinces, les régions- à construire l'unité de la Compagnie. Le gouvernement d'une province n'est pas seulement responsable de celle-ci et des missions que peut lui donner le père général, il est aussi responsable de la mission universelle de la Compagnie. Nous devons aujourd'hui prendre les décisions qui concernent la Province en intégrant le souci d'autres provinces, régions, d'autres besoins apostoliques.

Bien sûr, pour ne pas être un voeu pieux, ce souci doit se donner les moyens d'une réalisation concrète, une manière de procéder.... Il va de soi que c'est d'abord dans le cadre de (l'Assistance) et, sans doute dans un premier temps, avec quelques provinces plus proches, que nous sommes appelés à élargir nos horizons apostoliques. Pour cela, il nous faut d'abord faire fonctionner plus intensément les structures qui existent... Il nous faut prendre le temps et les moyens de nous connaître les uns les autres afin de nous ouvrir aux besoins plus grands qui peuvent exister dans une province proche, ou de trouver ensemble les réponses qui dépassent les capacités d'une seule province."

Il est à prévoir que dans l'esprit de Loyola 2000 les liens interprovinciaux et les structures supraprovinciales seront renforcés pour soutenir et susciter le caractère universel de la mission de la Compagnie. Sur ce point-là plusieurs suggestions ont été faites à Loyola. Elles sont maintenant à l'étude afin que dans la réunion des modérateurs des conférences de provinciaux, au mois de septembre 2001, ces structures supraprovinciales puissent recevoir l'autorité souhaitée par la 34ème Congrégation Générale (décret 21).

Fidélité à l'inspiration ignatienne

Si, à titre personnel, les participants à la rencontre de Loyola 2000 ont pu raviver des jumelages ou d'autres formes d'entraide, prendre des initiatives pour des contacts entre assistances et provinces et échanger des expériences nouvelles, l'ensemble des supérieurs majeurs a pu discuter l'état de la Compagnie universelle. Parce que la rencontre a eu lieu sur la terre d'Ignace et de Xavier et du frère Garate, il était naturel que les supérieurs majeurs veuillent s'interroger sur la qualité apostolique et typiquement ignatienne de notre contemplation dans l'action. Loin de toutes les obsessions du nombre de jésuites et de leurs oeuvres, Loyola 2000 s'est intéressé avant tout à notre expérience de Dieu vécue dans une mystique de service, à notre familiarité avec le Christ absorbé par la poursuite de sa mission, et à notre discernement priant en l'Esprit qui remplit l'univers, "pour que nous ayons le sens de sa très sainte volonté et que nous l'accomplissions entièrement". Dans cet examen de conscience franc et poussé, ce n'était pas l'existence ou la survivance de la Compagnie qui était en jeu. De toute manière elle ne dépend pas de nous. La Compagnie n'a pas été établie par des moyens humains, par la délibération des premiers compagnons, et il en est de même pour son maintien, sa croissance et son avenir (Const. 134 et 723). La question porte davantage sur notre fidélité à ce don de l'Esprit à l'Eglise qu'est l'inspiration ignatienne. Ainsi la vigueur créatrice que nous mettrons à marquer notre contemplation et notre action des caractéristiques de la spiritualité ignatienne sera notre façon spécifique de porter le don gratuit du Christ aux hommes et aux femmes de notre temps, aux cultures et aux valeurs d'aujourd'hui, parce que Dieu le veut ainsi. 

L'expérience de Loyola 2000 a été vécue près de la chambre en bois et en clair-obscur où Dieu a saisi Ignace, le préparant comme pèlerin-pénitent à l'événement de La Storta où Jésus prendrait le pèlerin pour la poursuite de sa mission en lui disant: "Je veux que tu nous serves". Cela ouvre la voie à une intensification de notre spécificité ignatienne, car nous n'avons pas d'autre raison d'être en tant que Compagnie au service de l'Eglise dans le monde. Ainsi la fidélité à notre particularité nous pousse à demeurer extrêmement sensibles à ce que l'Esprit nous propose et nous suggère à travers les défis et les urgences apostoliques, les cris des pauvres et la soif de spiritualité. C'est pourquoi il a plu à tous d'entendre parler les supérieurs majeurs des provinces et des régions qui semblent se trouver dans des situations désespérées de misère et de violence, de persécution et d'oppression, et où la Compagnie réagit en espérant contre tout espoir, en s'engageant dans l'oeuvre de réconciliation, de reconstruction et de dialogue, et dans l'annonce d'une Bonne Nouvelle.

Lumières et ombres

Une fidélité créatrice implique aussi le refus de se laisser écraser par le poids des difficultés et des découragements: même pris au sérieux, ils ne doivent pas paralyser la vitalité spirituelle ou étouffer la qualité du service apostolique. Ainsi, Loyola 2000 a fait face à la réalité pleine de lumières mais aussi remplie d'ombres de la Compagnie. Nullement dans une ambiance d'optimisme facile, mais avec la conviction que le Seigneur qui nous appelle, bien que pécheurs, veut avoir besoin de nous pour maintenir et vivifier en son Eglise le feu de la mission. Pour notre part, nous voulons continuer ce service commencé par Ignace et ses premiers compagnons, avec une fidélité plus grande aux Constitutions et Congrégations Générales, et avec la créativité qu'animera surtout le discernement en commun, nourri par les Exercices Spirituels.

En pesant le positif et le négatif dans la vie de la Compagnie, les participants à Loyola 2000 ont bien senti notre insuffisance : celle de l'adaptation et de la mise à jour de notre vie consacrée, par rapport au radicalisme spirituel qui était attendu de nous par l'Eglise du Concile; celle de notre réponse au rayonnement apostolique suscité par les récentes Congrégations Générales. Le père Pedro Arrupe avait raison lorsqu'il nous voyait à mi-chemin avec nos "oui... mais", incarnant parfaitement ce deuxième homme des Exercices Spirituels [154] qui cherche à concilier l'appel de Dieu sur lui et le désir de se réserver à tout prix quelque possession. D'où, dans toute la vie consacrée, ce désir d'aller au fond -comme pour une "refondation"- de notre vocation et de notre mission. Nullement, en ce qui nous concerne, pour répéter ou copier ce qu'Ignace, le fondateur, a dû faire en son temps pour la plus grande gloire de Dieu, mais pour vivre avec plus de radicalité, plus explicitement, plus visiblement, la raison d'être de la Compagnie qu'est sa mission. Cette mission, nous voulons la vivre aujourd'hui en pleine fidélité à ce que l'Esprit disait à Ignace, dans une créativité missionnaire, pour faire face aux défis de l'Eglise et de notre société humaine, où le même Esprit nous appelle.

Formation

Sur cette fidélité créatrice Loyola 2000 n'avait pas à rédiger de document. La rencontre a cependant aidé grandement la vie de la Compagnie et son gouvernement, en mettant en relief un certain nombre de points d'intérêt et de préoccupations. En faisant le choix de la fidélité créatrice et de ce qu'elle exige de nous, il nous faut d'abord reconnaître avec gratitude tout le travail accompli jusqu'ici pour connaître davantage les sources de notre inspiration ignatienne. C'est la condition sine qua non pour approfondir l'enseignement qui en découle, pour vivre avec plus de justesse et de clarté notre identité de Compagnie de Jésus à travers nos personnes et nos oeuvres, au service de l'Eglise dans le monde. Un effort patient est donc à poursuivre dans le domaine des traductions, pour que davantage de jésuites et d'autres  personnes intéressées puissent lire nos sources dans leur propre langue. Il faut cependant constater avec regret qu'encore trop souvent les générations montantes dans la Compagnie ne reçoivent pas de formation spécifiquement ignatienne entre le noviciat et le troisième an. Il importe de combler cette lacune grave, afin qu'une fidélité créatrice soit aussi assurée dans l'avenir.

Un autre aspect de la formation a attiré la sollicitude de Loyola 2000. Si le but de notre formation n'a pas été abordé comme tel -à savoir: comment porter le don gratuit qu'est le Christ en nos cultures modernes-, l'assemblée s'est cependant préoccupée de notre capacité à accomplir cette mission. D'où plusieurs soucis concernant la formation. Pas seulement celle qu'on appelle initiale, mais aussi et surtout la formation permanente. Sommes-nous à même de répondre aux besoins de tous ceux et de toutes celles qui sont à la recherche du sens de leur vie, d'aider les gens, comme le disait saint Ignace, à rencontrer personnellement Celui qui est le commencement et la fin de leur existence ? Soyons exigeants dans la formation, initiale et permanente, car il y va de la qualité de notre service apostolique. S'ajoutera donc à la série de documents sur la formation dans la Compagnie, un texte sur la formation permanente. Et n'oublions pas que celle-ci englobe les réunions de province, les rencontres de supérieurs locaux avec le provincial, les assemblées d'assistance et tous ces groupes qui peuvent aider à connaître davantage les cultures dans lesquelles nous vivons et travaillons, et à découvrir comment répondre aux besoins toujours nouveaux et de plus en plus complexes des hommes et des femmes de notre temps. Il y a là une responsabilité particulière de la part des formateurs. Ils doivent être assurés de l'appui de toute la Compagnie, qui doit beaucoup à leur dévouement et à leur compétence.

Compte de conscience et retraite annuelle

Dans le même souci d'assurer la préparation continue des jésuites à leur mission, dans une fidélité créatrice croissante, Loyola 2000 a insisté sur deux moments traditionnellement décisifs dans la Compagnie: celui du compte de conscience et celui de la retraite annuelle. C'est bien en vue de la mission que saint Ignace avait voulu la transparence de celui qui donne la mission et la transparence de celui qui la reçoit après avoir fait connaître ses désirs et ses inspirations. En raison de la mission, tout jésuite a le droit de recevoir non pas seulement une tâche mais aussi l'orientation missionnaire qui en assure la qualité. Le supérieur majeur a comme première responsabilité de donner tous les ans au jésuite sa mission, de la maintenir ou de la changer selon les critères que saint Ignace a formulés dans les Constitutions. Dans une "conversation" au sens ignatien -tournée vers Celui qui est le Seigneur de la vigne- la mission est donnée et reçue comme un service de la mission du Christ. La générosité et l'abnégation de tout amour- propre, que suppose le compte de conscience en vue de la mission, se nourrissent tous les ans des Exercices Spirituels. Cette répétition ne sera jamais routine si elle est vécue en fidélité créatrice en vue de la mission à revoir et à recevoir. En nous invitant à porter toute notre attention sur ce que nous avons à faire, empêchant ainsi digressions curieuses ou hantise d'informations, Ignace nous introduit dans le silence pour nous mettre face à l'essentiel, en écoutant la voix de Celui dont nous voulons servir la mission. La fidélité à la démarche ignatienne des Exercices Spirituels nous conduit là où de nouveau, d'une manière créatrice, chaque compagnon est mis avec le Christ, rendu capable et appelé dans l'Esprit à faire "élection", à faire les choix qu'a faits le Christ, à les faire aujourd'hui pour accomplir sa mission. Ainsi, plutôt que de discuter les divers aspects de notre mission, Loyola 2000 a préféré mettre l'accent sur le retour à l'expérience fondatrice de la Compagnie, qui conduit chacun à réaliser sa vocation d'homme donné au Christ dans sa Compagnie, sans laquelle toute mission sera vaine et stérile.

C'est ainsi qu'éclairé par ces deux moments décisifs -compte de conscience et Exercices Spirituels-, Loyola 2000 essaye de vaincre un individualisme ambiant qui donne à la Compagnie l'image d'un corps pas très articulé ni très disponible. De même qu'une province ne peut promouvoir en toutes ses oeuvres le sens d'une responsabilité sociale sans disposer d'un apostolat social direct parmi les pauvres, de la même manière le sens d'une mission et d'une disponibilité universelles demeure une velléité si un certain nombre de membres de la province ne s'engagent pas apostoliquement hors de ses frontières. Sur ce point-là, les supérieurs majeurs ont insisté sur la nécessité de connaître les besoins et les urgences apostoliques dans le monde, afin d'établir certaines priorités ou d'assigner des territoires missionnaires bien choisis.

Justice

Passant à quelques aspects de notre mission soulevés à Loyola, il faut parler maintenant de notre engagement apostolique à l'égard de l'annonce de la justice et de la dénonciation de l'injustice, à l'exemple de Jean-Paul II dans ses multiples interventions socio-politiques. Vingt-cinq ans après la 32ème Congrégation Générale les mots ont changé -à Loyola l'expression "promotion de la justice" n'a pas été utilisée- mais non les choses. La Compagnie s'inquiète de son silence ou de sa trop grande prudence lorsqu'il faudrait être la voix de ceux qui sont sans voix et crier sur les toits les injustices commises. Elle se rend compte du rôle que des réseaux peuvent jouer dans la promotion de causes comme la suppression de la dette internationale, la lutte contre le Sida, la défense de l'environnement ou celle des immigrés. En faisant l'inventaire du nombre croissant des réseaux qui naissent dans la Compagnie et où s'exprime notre engagement contre toutes les formes d'injustice et de misère, nous espérons les rendre plus efficaces, à l'instar du JRS, d'autant plus qu'ils seront le fruit d'une coopération universelle. En ce domaine, se fait sentir le besoin de connaître davantage ce qui se crée dans les assistances et les provinces, pour encourager une collaboration plus large. Le secrétariat social à la curie se charge volontiers de cette tâche.

Néanmoins, cette mission à l'égard de la justice dans le monde a besoin, pour être crédible, d'être accompagnée dans les communautés par un témoignage contre-culturel de sobriété dans notre niveau de vie. La société de consommation et un progrès fantastique de la technologie nous poussent fatalement à améliorer nos conditions de vie et de travail. Cela provoque un affaiblissement sensible et visible de notre témoignage comme compagnons d'un Seigneur qui a vécu et prêché en pauvreté. La diversité des conditions socio-économiques est trop grande pour qu'il soit possible de donner des directives détaillées. Mais il est clair que nous devons revenir à l'intuition de la 32ème Congrégation Générale : elle fondait notre pauvreté et notre sobriété non sur des raisons ascétiques, pourtant valables, mais sur le sens d'une vraie solidarité évangélique. Le Seigneur nous en donne des exemples aussi bien dans le Bon Samaritain, en sa générosité à l'égard de celui qui souffre, que dans la veuve, qui ne prend pas dans son superflu mais donne ce dont elle a besoin pour vivre. En ce domaine il nous reste encore beaucoup à faire et à découvrir à la suite du Seigneur pauvre. C'est pour cette raison que Loyola 2000 a demandé que la Compagnie revoie les Statuts sur la pauvreté, rédigés en 1976 et aujourd'hui souvent dépassés par les nouvelles conditions socio-économiques. Mais il y a davantage.

En discutant le problème de la planification de l'apostolat d'une province, plusieurs participants ont insisté sur l'aide efficace que peut apporter le savoir-faire en gestion d'entreprise, en "management". Tout en admettant la légitimité de cette méthode et de cette technique dans la planification apostolique d'une province ou d'une assistance, la rencontre de Loyola a dû se rendre à l'évidence : la Compagnie n'est pas une entreprise, et si elle demeure fidèle à sa mission, elle ne peut que prêcher, comme le disait saint Ignace, en pauvreté. Car être à la suite de Jésus pauvre ne signifie pas seulement le connaître, mais aussi assumer sa manière d'annoncer la bonne nouvelle, ses méthodes pour accomplir la mission. Ce qui veut dire concrètement qu'il n'y aura jamais de proportionnalité entre notre investissement et la moisson apostolique. Les sciences de l'organisation sont valables pour n'importe quel groupe humain et elles peuvent aider pour la planification de nos provinces, mais les lois de croissance et de succès dans notre mission pour le Royaume ne correspondent pas aux lois de la gestion d'entreprise, aux lois de la croissance et de l'efficacité dans le monde. Pour nous, c'est participer à la croix de Jésus pauvre que de pouvoir seulement planter et arroser, en attendant que sa croix pascale donne la fécondité. Prestige et succès, capital et bilan, organisation et planification ont besoin d'être baptisés dans la pauvreté de Celui qui, étant riche, s'est appauvri pour nous enrichir de la seule vraie richesse qu'est son Père.

Dialogue

Un dernier mot sur un aspect de notre mission qui n'a pas été discuté mais qui fut concrètement vécu: le dialogue, que la plus récente Congrégation Générale a mis largement en relief. En effet, en ce troisième millénaire naissant, le dialogue sera une dimension exigeante et contestée de notre mission. La rencontre de Loyola s'est déroulée dans une ambiance de dialogue où, conscient de la présence de l'Esprit agissant dans l'autre, chacun était "plus enclin à sauver la proposition du prochain qu'à la condamner" [Ex 22]. Cette spiritualité du dialogue est aussi apparue dans les discussions autour de la mission, qui consiste à proposer le Seigneur, son message et ses valeurs, sans l'imposer à l'autre. Hospitalité et accueil, ouverture et réconciliation, convivialité et partenariat, partage en la quête de l'Absolu sont autant d'expressions d'un dialogue dont le Seigneur nous a donné tant d'exemples évangéliques. Cette recherche d'une union des esprits et des coeurs à l'intérieur de la Compagnie même, dont témoigne la rencontre de Loyola, en dépit d'une diversité déconcertante de cultures et de langues, de sensibilités ecclésiales et politiques, est la voie la plus juste pour consacrer sa vie à l'union de tous les chrétiens, au rassemblement de tous les fils et filles de notre Dieu Père, que le Seigneur a voulu avec passion et jusqu'au bout de son amour. C'est son désir qui nous engage dans le dialogue oecuménique et dans le dialogue interreligieux.

Il nous reste à rendre grâce au Seigneur pour cette rencontre à Loyola, à remercier tous ceux qui l'ont patiemment préparée et rendue possible, ceux qui l'ont accueillie avec générosité dans leur province basque, ceux qui y ont assisté en donnant le meilleur d'eux-mêmes. Le don reçu comme à neuf à Loyola est celui que les premiers compagnons ont accueilli lors de leur délibération de 1539 : nos reducere ad unum corpus, la grâce de nous grouper en un corps unique qui veut servir Dieu et dont le Seigneur veut se servir pour accomplir la mission de son Fils.

    Fraternellement vôtre en notre Seigneur,

    Peter-Hans Kolvenbach, S.J.

    Supérieur Général  

    Rome, le 8 décembre 2000
    En la fête de l'Immaculée Conception.
 
 
  
(La langue originale de cette lettre est le français)


[Top]      [Documents]     [Home]